À l’ouverture du Salon International du Livre d’Abidjan (SILA 2026), placé sous le thème « Lire pour bâtir », le professeur Jean-Marie Kouakou a prononcé, ce mardi 28 avril 2026, au Parc des Expositions d’Abidjan, une conférence inaugurale riche et engagée.
Professeur titulaire de littérature française et directeur de l’École doctorale Sociétés, Communication, Arts, Lettres et Langues (SCALL) de l’Université Félix Houphouët-Boigny, il a plaidé avec conviction pour la lecture comme outil essentiel de construction de soi et de résistance face à une modernité dominée par les sciences « dures ».
Devant une assistance composée d’universitaires, d’élèves et de professionnels du livre, le conférencier a ouvert son intervention par un exergue de Jean-Marie Gustave Le Clézio : « Craignons l’avènement d’un monde où le livre viendrait à manquer. » Cette mise en garde du Prix Nobel de littérature 2008 résonne comme un appel urgent à préserver la place du livre dans nos sociétés.
Le Professeur Jean-Marie Kouakou a ensuite dit des vérités fondamentales. « De la même manière, il n’y a pas d’écriture sans lecture, et vice-versa. Il n’y a pas non plus de lecture sans écriture, tout comme il n’y a pas non plus de lecteur sans auteur. Ce sont des vérités d’évidence, des truismes », a-t-il exprimé.
Il a ensuite élargi cette perspective à l’ensemble des arts — littérature, cinéma, musique, peinture, sculpture, et même philosophie — comme objets à « lire », à contempler, à écouter. Cependant, a-t-il tout de suite précisé, « il ne s’agit pas ici de lecture critique, herméneutique ou scientifique, mais de la lecture comme activité de divertissement, de plaisir libre et volontaire ».
Entre le livre et le lecteur, il n’existe aucun lien d’obligation ou de contrainte. Le lecteur s’invite de son propre gré, poussé par diverses motivations : recommandation, choc visuel du titre ou de la couverture, atmosphère d’une librairie, odeur du papier, ou simple rencontre de désirs. Cette relation, indique l’universitaire, relève d’une communauté d’intérêts et d’intentions : le livre enrichit le lecteur (culture, altérité, compréhension du monde), tandis que le lecteur confère à l’œuvre une existence et une rentabilité.
Un contexte hostile à la littérature et aux humanités
Le Professeur Kouakou a ensuite dressé un constat lucide du contexte contemporain. Dans nos sociétés, a-t-il posé, la lecture pour le simple plaisir est souvent perçue comme une perte de temps. La littérature, bien qu’elle fascine encore, n’a empêché ni les injustices, ni les guerres, ni les dépressions ; elle les accompagne, les dénonce, parfois les subit.
Il a pointé une domination culturelle héritée de l’Occident, marquée par l’hégémonie d’un patriarcat qui dévalorise l’émotionnel, le sensible, l’imaginaire, souvent qualifié de « féminin » et donc secondaire.
L’école et les politiques éducatives renforcent cette polarisation : budgets réduits pour les « sciences molles », priorité aux modélisations mathématiques et physiques, mathématisation progressive des humanités elles-mêmes pour survivre financièrement. Résultat des courses ? Une réduction de l’être humain à sa dimension matérielle, au détriment de l’âme et de l’esprit. On prépare, selon lui, l’avènement d’un Homo Deus technologique, au risque d’oublier l’Homo Sapiens dans sa totalité.
Dans ce cadre, lire pour le plaisir, visiter un musée ou écouter de la musique apparaît comme un acte non pragmatique. Pourtant, c’est précisément là que réside la résistance.
La lecture comme acte de résistance
Le Professeur Kouakou a invité chacun à ne pas se résigner et à s’engager dans un « combat pour soi-même ». Les grandes questions existentielles — « Qui suis-je ? Qu’est-ce que je fais dans ce monde ? Qu’est-ce que la mort ? » — ne trouvent pas de réponse dans la seule dimension corporelle et analytique.
La littérature, les arts et les humanités permettent d’explorer le corps émotionnel, mental et éthérique souvent ignoré.
Lire devient dès lors un acte volontaire de perception : non pas simplement voir ou entendre, mais regarder, écouter, toucher avec intention. C’est entrer dans le livre comme on entre dans une maison, en franchissant le seuil, en sortant simultanément du monde hostile, réel, pour plonger dans un univers d’altérité, d’imagination, d’émotion et de rêve.
Dans cet espace, le lecteur devient voix : il parle intérieurement le texte, éprouve une forme de jouissance [j’ouis sens] sensorielle et spirituelle. Il se découvre dans sa pluralité et accède à la totalité de son être.
En conclusion, le Professeur Jean-Marie Kouakou a fait de la lecture un acte fondateur. Dans un monde qui pousse à la spécialisation technique et à la performance unilatérale, lire pour le plaisir n’est pas une fuite, mais une résistance. Ce n’est pas une perte de temps, mais le moyen le plus profond de bâtir l’individu complet, capable de comprendre le monde et de se comprendre lui-même.
Son intervention, qui a constitué l’un des temps forts de l’ouverture du SILA, résonne parfaitement avec le thème de l’édition : « Lire pour bâtir ». Elle rappelle que les livres ne sont pas seulement des objets précieux ou des vaisseaux d’exploration du passé et du présent, mais des outils irremplaçables pour construire des sociétés et des êtres humains équilibrés, où cerveau gauche et cerveau droit, raison et sensibilité, cohabitent.
Dans les allées du Parc des Expositions d’Abidjan, cette invitation à « entrer dans le livre » et à en sortir enrichi prend tout son sens. Espérons qu’elle trouvera, tout au long de cette semaine, un écho auprès du public, pour que la littérature continue de jouer son rôle essentiel : nous aider à devenir pleinement nous-mêmes.
Source : ufhbci

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